Apprendre à être assertive

Pourquoi ressentons nous ce réflexe presque automatique de nous expliquer dès que nous disons non. Pourquoi, lorsque nous refusons quelque chose, un simple non semble t il parfois insuffisant, comme s’il fallait aussitôt le compléter, le nuancer, l’adoucir, le rendre acceptable. Et surtout, comment arrêter de tomber dans ce piège de la surjustification, ce mécanisme que nous activons souvent sans même nous en rendre compte.

Dire non sans se justifier est une compétence centrale de l’assertivité. Pourtant, même lorsque l’on connaît des outils de communication, même lorsque l’on travaille sur soi, cette difficulté peut surgir dans les situations les plus simples, les plus anodines, celles où il n’y a ni enjeu professionnel, ni pression particulière.

Dans cet article, je partage une réflexion issue d’une situation très concrète, vécue dans un cadre ordinaire, et qui montre à quel point le refus peut devenir inconfortable, même quand tout semble aller bien.

Ce matin là, j’étais à l’écurie, comme tous les samedis. J’avais terminé mon cours de cheval et je me trouvais encore dans cet état particulier qui suit l’effort physique, quand le corps est en mouvement, que l’énergie circule, et que l’on n’est pas encore totalement revenu au calme. Il y avait plusieurs personnes autour, des parents venus accompagner leurs enfants pour le cours suivant. L’ambiance était détendue, sans tension, sans enjeu.

Une des mamans avait apporté un gâteau qu’elle avait préparé elle même, avec l’intention de le partager. Le geste était sincèrement gentil. Elle tenait les parts déjà découpées et les proposait aux cavalières. À ce moment là, je n’avais pas faim. Je n’avais pas envie de manger. Même si je suis gourmande, même si j’aime les sucreries, ce n’était tout simplement pas le bon moment pour moi.

Je me souviens très clairement de ce premier refus. J’ai dit non merci, c’est gentil. Et je suis repartie, parce que nous marchions encore au pas pour ralentir les chevaux. Tout était simple, fluide, sans tension.

Puis, quelques minutes plus tard, en faisant un second cercle, je repasse au même endroit. Une autre maman me propose à nouveau une part de gâteau. Elle insiste légèrement, avec bienveillance, en disant que c’est très bon. Et c’est là que quelque chose change intérieurement. Une petite gêne apparaît. Une sensation étrange, pas vraiment une pression, mais un léger inconfort.

Ce qui est intéressant dans cette situation, c’est qu’il n’y a aucun enjeu réel. Ce n’est pas le travail. Ce n’est pas une relation hiérarchique. Ce n’est pas une discussion importante. Et pourtant, le besoin de se justifier se fait sentir. Je pourrais expliquer que j’ai déjà mangé. Que j’ai pris un petit déjeuner protéiné. Que je préfère manger plus tard. Que ce n’est pas mon horaire. Les arguments viennent spontanément, presque automatiquement.

Cette situation montre que la difficulté à dire non sans se justifier ne dépend pas du contexte. Elle ne dépend pas de la gravité de la demande. Elle est liée à quelque chose de plus profond, à notre rapport au refus lui même.

Dire non active souvent des mécanismes intérieurs puissants. La peur de décevoir. La peur d’être jugée. La peur de passer pour quelqu’un de désagréable, de rigide, de peu reconnaissant. Même lorsque personne ne nous reproche quoi que ce soit, même lorsque l’autre n’insiste pas vraiment, ces peurs peuvent s’activer.

Alors, pour apaiser cette tension intérieure, nous parlons. Nous expliquons. Nous cherchons à rendre notre refus plus acceptable. Nous entrons dans la surjustification.

Or, du point de vue de la communication assertive, cette stratégie est contre productive. Se justifier fragilise la position. Dès que l’on donne des arguments, on passe sur le terrain de la logique. Et toute logique appelle une contre logique. L’autre peut alors chercher une solution, proposer une alternative, insister différemment.

Ce que l’autre entend n’est plus un non clair. Ce qu’il ou elle peut entendre, c’est peut être que ce non n’est pas totalement assumé. Peut être qu’il y a une marge de manœuvre. Peut être qu’en insistant encore un peu, la réponse changera.

C’est ainsi que des discussions se prolongent alors que l’on voulait simplement dire non. C’est ainsi que l’on se retrouve à se défendre, à argumenter, à expliquer des choix qui n’auraient pas eu besoin de l’être.

Dire non sans se justifier, ce n’est pas être fermé. Ce n’est pas manquer de respect. C’est reconnaître que le refus est un choix, et qu’un choix n’a pas besoin d’être défendu. Non merci, c’est gentil. Et s’arrêter là.

Il est important ici de faire une distinction essentielle entre s’expliquer et poser un cadre. S’expliquer, c’est réagir après coup. Poser un cadre, c’est agir en amont. Lorsque l’on partage son fonctionnement, ses habitudes, ses valeurs, son rythme, les autres apprennent progressivement comment interagir avec nous.

Par exemple, expliquer que l’on commence toujours sa journée plus tôt, que l’on a des contraintes horaires, que l’on fonctionne d’une certaine manière, permet à l’entourage de s’adapter sans que l’on ait besoin de se justifier à chaque fois. Le cadre devient lisible. Les refus deviennent plus rares. Et lorsqu’ils sont nécessaires, ils sont mieux compris.

Apprendre à être assertive passe par cette posture proactive. Ce sont les petits pas du quotidien qui construisent une communication claire. Ce sont ces actions répétées qui permettent aux autres de comprendre qui nous sommes, ce qui est possible, et ce qui ne l’est pas.

Et lorsque le refus est posé, il reste une compétence souvent sous estimée, mais pourtant essentielle. Le silence. Après un non clair, le silence est ce qui permet de fermer la boucle. Il évite de retomber dans la justification. Il laisse à l’autre le temps d’intégrer le message.

Le silence n’est pas un vide à combler. C’est une ponctuation. Il marque la fin de la phrase. Il protège la décision.

Dire non sans se justifier, puis garder le silence, demande parfois plus de maîtrise que de parler. Mais c’est aussi ce qui apporte le plus de stabilité émotionnelle.

Avec le temps, cette manière de communiquer transforme profondément les relations. Les échanges deviennent plus simples. Les attentes sont plus claires. La charge émotionnelle diminue. Dire non sans se justifier permet de renforcer la confiance en soi, d’améliorer la communication assertive, et de poser des limites claires sans entrer dans le conflit.

L’assertivité n’est pas une posture ponctuelle. C’est une manière d’être qui se construit dans la durée. Une manière d’habiter ses décisions, même dans les situations les plus ordinaires. Ce sont ces moments du quotidien qui, mis bout à bout, façonnent une communication plus juste, plus stable, et plus respectueuse de soi.

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